Technique
Mardi, 16 septembre 2003
Hybride...
Une nouvelle fois s’est levé le soleil, ce matin … et c’est encore
un jour. Copernic et Galilée pourraient s’inquiéter de notre
parole paresseuse, qui tarde à traduire la nature… comme l’Eglise a
tardé à réhabiliter le grand hérétique
(qui dut abjurer à genoux en 1633). Cet exemple montre notre installation
(tranquille ?) à l’intérieur de compartiments : il y a la nature
(domaine réservé aux scientifiques), la société
et les pouvoirs qui organisent la collectivité (la politique)… et les
discours (électrons libres aussi). Ce matin, je jurais que c’était
bien moi qui me levais… Regardant du côté du levant, il y avait
la forêt aux confins de la rousseur, dans le vent d’automne ; la sonnerie
pieuse de l’angélus ; la radio que j’allume (encore un drôle
de verbe pour la radio)… inventaire qui m’installe tout de guingois dans le
matin du monde. Pour ne pas faire trop d’écarts, j’écarquille
les yeux.
Lundi, 15 septembre 2003
La chaumière et le fléau...
Lefebvre des Noëttes, l’historien des techniques d’attelage et de sellage,
pensait que les perfectionnements cavaliers étaient venus à
bout de l’esclavage plus sûrement que la politique. Je retrouve cette
idée… par-dessus les toits de mon village. Ainsi toute la seconde moitié
du XIXe siècle est marquée, en France, par des campagnes contre
le chaume. Aux Archives, je découvre trace de 25 autorisations, accordées
pour ma commune en 1855, de réparer ou de reconstruire en chaume.
Car beaucoup de charpentes et de murs ne pouvaient supporter une couverture
en tuiles ou en laves ; le transport de ces matériaux s’avérait
également très coûteux. En 1854, plusieurs milliers de
paysans pauvres marchèrent sur Angers et il fallut l’intervention de
la troupe... car le Préfet du Maine-et-Loir avait décrété
trop brutalement le remplacement du chaume par la tuile ou l’ardoise. Prudence
en Haute-Saône (peut-être à la suite de ces événements)
: les commissaires cantonaux enquêtaient sur l’état du bâtiment
et la fortune du propriétaire, donnaient ensuite leur avis à
la Préfecture... En 1875, sur quelque 2000 maisons de mon canton (pour
10 000 habitants), 360 sont encore recouvertes de chaume. Et puis, au tournant
des deux siècles, presque partout des couvertures de tuiles, sans que
la Préfecture s’en soit mêlée. C’est que la chaumière
était permise par le fléau, qui ne cassait pas la paille; la
batteuse mécanique est arrivée… qui écrasa la paille…
et jeta bas les toits de chaume. La technique plus sûrement que la politique,
parfois…
Dimanche, 14 septembre 2003
Ne pas en croire ses yeux...
Nos yeux voient en ce moment les changements du paysage et la lumière
de l’automne instille les journaux mélancoliques de septembre… Voir,
regarder…La main prend, l’œil voit : à l’une le monde extérieur,
à l’autre l’intériorité. Curieux jeu, commencé
à l’âge « d’homo erectus », quand l’horizon plus
lointain de la savane a remplacé l’arbre qui cachait le monde… Je viens
de passer un dimanche à l’ombre, alors que la lumière inonde
la campagne, que les champignons rosissent les prés, que les fougères
reverdissent sur les talus… : plonger avec ma fille dans un problème
de mathématique… 18 heures, la solution est toujours dans les limbes…
mais il est encore temps de voir le soleil et je grimpe la colline à
bicyclette. J’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois aucune mathématique
sur le plateau des « Guidons » ; comment faisait-il, Descartes,
pour voir les paraboles, les cercles, les courbes… en affinité avec
la nature ? Je viens bien de passer mon après-midi en intérieur,
tourné sur moi-même ; enfin vers l’extérieur sur ma bicyclette…
Mais l’étang, la ferme de la « Ferrasse », les vaches
monbéliardes… sont maintenant en moi, prises au filet du regard… comme
Descartes posait inversement sa pensée sur les formes du monde… Ce
jeu de sablier entre le dedans et le dehors est fascinant… Ainsi la roue
à rayons (comme celle de mon vélo) aurait précédé
dans le temps de l’histoire la roue pleine (d’un char gaulois par exemple)…car
il fallu penser d’abord la roue… pour l’apercevoir ensuite dans une rondelle
de tronc d’arbre bien droit. De même concevoir l’araire avant de l’apercevoir
dans quelque branche d’arbre biscornue…
Jeudi, 11 septembre 2003
Un petit cutteur...
Continuons de lire le journal de Henri Bouchau à la page du 11 septembre…
Dernières lignes : «Comme Ernst Jünger l’a prévu,
nous risquons d’aller vers la guerre de tous contre tous, dans un nihilisme
croissant que cherche à nous masquer le progrès foudroyant mais
immaîtrisé des techniques et la dictature de la Bourse sur des
chimères de chiffres, de peurs et d’engouements. » Malgré
la publication de La paix (en 1946), E. Jünger, l’auteur d’Orages d’acier,
n’est peut-être pas la meilleure référence du pacifisme…
mais le 11 septembre ne me paraît pas être, à la différence
d’Hiroshima, dans le sillage d’un complot prométhéen de la technique.
N’est-ce pas un petit cutteur qui a déclenché de si terrobles
effets ? un petit cutteur alimenté bien sûr par l’irrationnel
humain. Et le philosophe J. Baudrillard de préciser, dans le chapitre
« Gadgets et robots » de son « Système des objets
»(Gallimard, 1968) : « Nous sommes davantage sensibles à
la perturbation de la relation humaine par l’intervention absurde et totalitaire
de la technique, nous le sommes moins à la perturbation de l’évolution
technique par l’intervention absurde et totalitaire de l’humain. »
Phrase curieuse, mais à laquelle j’ai pensé en lisant la phrase
du très beau journal : « Passage de la Bonne-Graine ».
H. Bouchau commente ainsi le titre de son journal (1997-2001) : «Le
mot "passage" fait penser à la vie, au transitoire, à l’éphémère
dans lequel nous avons à vivre et à travailler. La "bonne graine"
évoque la perpétuation de l’existence à travers la mort
nécessaire du grain pour renaître et porter des fruits. »
… Quelle chance… et je pense au nom de ma rue, « rue de l’Abattoir
», difficile à écrire et encore plus dur à «
poétiser ». Tiens, il était question, à la radio
du matin, de fomenter un attentat poétique… en abandonnant dans un
lieu public un livre de son choix. Au début de ma rue, « Rue
de l’Abattoir », j’accrocherais bien « Passage de la Bonne-Graine
».
Jeudi, 11 septembre 2003
Le vélo, la brouette et l'avion...
« Depuis deux jours à Baumugnes. Tout à l’heure descendant
de ma chambre j’entends dans l’escalier le bruit de la télévision
et Françoise qui me crie quelque chose que je ne comprends pas… »
C’est le début de la page datée 11 septembre 2001 du journal
de Henry Bauchau, Passage de la Bonne-Graine (Actes Sud, 2002). Episodiquement,
je tiens aussi un petit cahier du jour (manie d’un enseignant), que ce carnet
informatique pourrait bien finir par remplacer… Chance, il y a une note datée
aussi du 11 septembre dans mon cahier, que je recopie : « Remonter sur
la bicyclette, retourner dans le paysage qu’un peu de froid et de nuages embuent…
Arrêt aux « Guidons » (c’est un lieu-dit et quelques fermes
isolées) pour converser avec E. G. (c’est la fermière toujours
souriante) : une brouette et un vélo écoutent la réfection
du monde… » Notes de carnet écrites pour déposer la joie
de ce moment et de cette petite balade… dans l’ignorance complète de
ce qui se tramait à peu près au même moment au-dessus
de New-York. Le 11 septembre 2002, j’ai écrit ce passage : «
Je revois ce matin –et c’est la deuxième fois (seulement) depuis un
an- E. G. C’est elle qui me dit la surprise de ce curieux anniversaire… ;
nous sommes cette fois devant une pharmacie, à Melisey. Il pleut par
averses et nous évoquons le drame des inondations, le monde qui s’abîme,
toujours… » Aujourd’hui, il pleut aussi par averses et les jardins exultent…
Je crois que je n’ai pas revu E. G. cette année ; peut-être aujourd’hui,
mais c’est peu probable : un temps à ne pas mettre un vélo
dehors… et des élèves m’attendent à l’école. Dans
ce jour noir, un vélo, une brouette et un grand sourire illuminent
ma mémoire trouée…
Mardi, 09 septembre 2003
Images...
Panne de stylo, juste une poignée d'images... à voir sur "Images
/ Carnet d'images / Automne"...
Lundi, 08 septembre 2003
Météo...
Pas seulement les objets, mais encore la nature qui compose le paysage de
notre âme… Ainsi la météo pénètre abondamment
les pages de nos journaux, et peut-être plus encore l’automne : feuilles
de cahiers, feuilles d’automne… J’aime cette évocation de la saison
dans le Journal III, de Charles Juliet : « …Plaisir de marcher dans
les feuilles qui jonchent le sol, et d’où monte une légère
odeur de décomposition. Splendeur qui s’éteint en brûlant,
automne, automne, saison mienne… Saison pour moi faite femme, regorgeant de
fruits,d’offrandes, de cette riche et maternelle et déclinante lumière
qui m’émeut, m’exalte et me déchire, me parle de ma mort, avive
ma passion de la vie… Lumière où je déchiffre un drame.
Lumière dont je ma saoule. Que j’amasse en moi abondamment avant qu’elle
ne me livre au froid et à l’énigme de la nuit. »… La
pluie retombe sur la France, doucement ici, sur les Vosges ; ciel brumisateur
de l’automne déjà là…
Dimanche, 07 septembre 2003
Objets anciens, sujets modernes...
J’ai des amis en Roumanie, paysans de Bucovine ou du pays d’Oas, qui se
demanderaient de quoi il retourne sur ces foirails livrés au marché
de la « vieillerie » ; ils aspirent surtout aux objets fonctionnels
et sont littéralement affamés de produits « modernes »
et occidentaux… Je me suis rappelé parfois cette scène amazonienne,
racontée par Lévi Strauss (dans « Tristes tropiques »
sans doute) : un Indien s’est emparé du stylo et du calepin de l’ethnologue
et le voilà brandissant ces objets au milieu des siens médusés,
comme s’il pressentait la puissance symbolique de l’objet… Un objet est utile
(les ustensiles, les machines…), un objet peut aussi réclamer les
sentiments, la passion… du sujet. Curieux entremêlement de relations
entre la vie et l’inanimé. « La technique, nous dit Bernard
Stiegler, c’est la vie continuée par d’autres moyens que la vie. »
Sujet, vie, objet…, sujet, verbe…et je retrouve cette question de grammaire
et cette image (déjà évoquée) de Saint-Denis
brandissant sa tête décapitée (un tableau de Léon
Bonnat qu’on peut voir au Panthéon) : où est le sujet ? où
est l’objet ?…
Samedi, 06 septembre 2003
Les vieilles choses et le père...
On ne s’est jamais tant « échiné », ce dernier
été, sur les places de villages, le long des rues, à
l’ombre des églises … pour étaler et vendre tout « un
fouillis de vieilles vieilleries » : cela s’appelle justement «
chiner ». Pas un dimanche sans un vide-grenier, une brocante à
la ronde ; les amateurs de bric-à-brac sont légions, qui réveillent
dès l’aube les bonnes gens (il ne faut pas manquer l’occasion rare).
Ainsi vivons-nous en chinant un voyage dans le temps, dans les souvenirs d’enfance…
Retrouver les parfums engageants du « vieux boudoir plein de roses
fanées Où gît tout un fouillis de modes surannées
…». Pendant ce temps, -retour au présent- les vieux mouraient
plus nombreux sous l’étoile Canicule. A Paris, ces derniers jours,
une soixantaine attendaient encore à la morgue une improbable famille.
Rimbaud avait raison, c’est vers le buffet du vieux temps que nous allons,
parce qu’il « a pris cet air si bon des vieilles gens ». En tout
cas, il a l’air de nous parler bien autrement que Pépé : «
O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter
tes contes, et tu bruis Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires.
» (Le buffet, octobre 1870)
Samedi, 30 août 2003
Numérique et lettré...
Difficulté à poursuivre un carnet du jour sur le thème
de l’environnement technique… Ce « blogue » n’était au
départ qu’un essai…(et je pensais que le mot renvoyait à «blague»);
je me suis amusé ensuite à transformer un peu l’essai, durant
l’été… Découverte alors d’une communauté virtuelle
et de cette manière étonnante de faire connaissance : l’écriture,
après tout, n’est certainement pas moins révélatrice
de nous-mêmes que l’apparence et la présence concrètes
… En tout cas, et contrairement aux impressions plutôt négatives
que j’avais de la rencontre virtuelle, beaucoup de journaux personnels expriment
ici la générosité et témoignent d’une recherche
de soi et d’autrui émouvante et inventive.… Entre le « blogueur
» et son lecteur, il y a aussi cette aisance et cette liberté
mentales qu’on éprouve habituellement dans la lecture, mais le personnage
est également une personne réelle : « Lire, c’est aller
à la rencontre de quelque chose qui va exister. » (I. Calvino)
Le « blogueur » n’est plus seulement numérique, qui a des
lettres…
Vendredi, 29 août 2003
La fournaise...
A la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne (Doubs, France), on devenait
forgeron après 10 années au moins de dur apprentissage quotidien
(et les journées comptaient souvent 14 heures)… Une petite journée
bien remplie suffit à la compréhension du langage basique d’Internet,
m’assure un honnête « webmestre ». Quelques jours ici pour
devenir technicien de l’informatique, quelque quinze années là
pour façonner une faux (de marque « Philibert »)… Quelle
sorte de différence peut séparer de tels savoirs, si différemment
acquis ? séparer aussi les personnes qui les portent ? Le baragouin
et la superbe de l’informatique me rappellent parfois la médecine de
Molière (et dire que « baragouin » pourrait signifier «
pain et vin » dans la bouche de pèlerins bretons d’autrefois).
Remarque qui me renvoie à la curieuse parole du technicien qui me pilotait
par téléphone quand j’ai installé pour la première
fois Internet à la maison : « Vous avez maintenant le feu de
Dieu chez vous ! » Comme la « fournaise » dans la maison
du forgeron.
Mercredi, 20 août 2003
Vivre vite...
Journée passée aux « Archives départementales
»… L’historienne Arlette Farge consacre un très beau petit livre
au plaisir « d’aller aux archives », « dépouiller
» les liasses de vieux documents… Il a pour titre : « Le goût
de l’archive » (Seuil, 1989). Les gestes du lecteur « …s’accomplissent
sans hâte, obligatoirement sans hâte ; on ne dira jamais assez
à quel point le travail en archives est lent, et combien cette lenteur
des mains et de l’esprit peut être créatrice. » (p. 71)
J’éprouve effectivement ce plaisir d’étirer le temps dans la
grande salle de lecture des Archives de Vesoul (le chef-lieu évoqué
par la chanson de Jacques Brel)… Nouveauté depuis quelques années
: les ordinateurs portables remplacent peu à peu le stylo et la feuille
de papier, de cahier… mais j’ai vu, avant-hier, un curieux spectacle. Un couple
de retraités adonné, comme la plupart des lecteurs en archives
départementales, à la recherche généalogique ;
le gros registre paroissial est posé sur un lutrin, Madame , assise
à côté, tourne les pages à un rythme parfaitement
régulier. Monsieur, en face, photographie chaque acte (appareil numérique
sur trépied, déclencheur souple, petit ventilateur…) Quatre
mille actes ainsi photographiés en quelque six heures de pose vraiment
curieuse, qui rappelle le peintre et son modèle, le musicien et …(comment
se nomme la personne qui surveille la partition ?). Les images numériques
iront s’imprimer ensuite comme hérisson en bitume sur un disque… et
la lecture n’aura toujours pas commencé, reportée sur écran,
quelque jour à la maison… Le plus vite, le plus boulimique, si brillants
soient-ils, ne sont pas encore tout… et j’aime cette lenteur du travail aux
Archives : ne pas brusquer la durée, résister à cette
espèce de synchronisation de la vie avec la vitesse… (Remarques accordées
à la pensée de Zénon / voir son blogue du 16 août,
Pieds et pneus, qui me rappelle cette phrase –auteur oublié- : «
Pour imiter la marche, l’homme a inventé la roue qui ne ressemble pas
à un pied. »)
Mardi, 12 août 2003
De l'énergie...
« Dans un monde de communication et d’information, le spectacle de
l’énergie se fait rare. » note Jean Baudrillard (dans Le système
des objets, un livre paru en 1968) Est-ce la raison pour laquelle la
nature, qu’on avait peut-être cru maîtrisée totalement,
nous intimide, nous inquiète à nouveau, avec ses tempêtes
(26 décembre 1999 en France), ses vagues de chaleur… ?
Lundi, 11 août 2003
Songes et montagnes...
Petit poème de Philippe Jaccottet : « Poids des pierres, des
pensées / Songes et montagnes / n’ont pas même balance / Nous
habitons encore un autre monde / Peut-être l’intervalle. » Comment
limiter nos techniques à cet intervalle ? La pyramide égyptienne
est l’objet-montagne d’un monde solide et immuable ; le gadget, le truc, le
machin… les objets-mentaux d’un monde volatil et changeant… Les objets vivent
pratiquement, utilitairement (le tire-bouchon), symboliquement, imaginairement
(le menhir, les strings du petit monde de Sophie...)… Classer les objets entre
songes et montagnes, rêve et réel, pratique concrète et
activité mentale… Quelle place tient l'ordinateur ?
Dimanche, 10 août 2003
Porte-plume...
Dans « Ce bel aujourd’hui » (un titre téméraire…mais
paru en 1989), l’écrivain Jacques Lacarrière tente de marier
Beauté et Modernité à travers un inventaire d’objets
techniques… Le texte « Plastiques » se termine par ces lignes
: « … matière presque inusable pour défier les effets
du temps et faire de l’éphémère un simili de l’éternel.
» Monde des techniques sans doute devenu plus implacable parce que inaltérable,
affranchi du temps, séparé de la nature et de la vie… On peut
encore visiter, dans mon village, un moulin à eau, mais la roue ne
tourne plus en ce moment de sécheresse (le chômage des usines,
la « fériation » ordinaire des moulins atteignait autrefois,
en moyenne, la moitié de l’année) ; la plupart des touristes
attribue cependant l’inactivité du moulin à sa vétusté,
à son ancienneté : « Vieille machine devenue obsolète
et vouée à la panne!» C’est oublier l’histoire, le temps
où les techniques composaient avec la nature (et le meunier à
mer de l’estuaire de la Rance vivait au rythme des marées et des lunaisons…)
Le très beau livre de Lewis Mumford, «Technique et civilisation»,
(paru en 1950) appelle ce regard en profondeur … sur mon stylo-plume en plastique,
par exemple, qui succède à mon porte-plume d’écolier,
en bois et en métal, lequel avait réclamé le travail
du bûcheron et du mineur, … un produit de la verte vallée enfumée
par Germinal ; et avant la Sergent-Major trônait dans l’encrier la plume
d’oie, avec ses relans d’artisanat et de cour de ferme… Ainsi replacée
au cœur du temps et de l’histoire, la technique quitte la cour des miracles
pour celle des hommes.
Vendredi, 08 août 2003
Camiordinateur...
Je viens de lire quelques « blogues récents », et leurs
auteurs tous manipulent l’ordinateur, dernier-né d’une longue liste
d’objets techniques… Haro cependant sur les techniques, sur la science, sur
la technoscience… jusqu’au camion (avec lequel sans doute n’a pas joué
notre « blogueur » quand il était enfant) qui salit son
conducteur et fait jaillir cette insulte : « Gros con de camionneur
! » Pratique, l’ordinateur ne semble pas avoir de pilote responsable…,
et l’écrivain contemporain Michel Serres de nous proposer cette image
époustouflante (dans Hominescence / éd. Le Pommier, 2001) :
l’ordinateur tout bourré de mémoire est comme la tête
que Saint-Denis décapité brandit devant ses bourreaux… Objet,
sujet : où passe la frontière ? La querelle des OGM donne également
un curieux goût au brugnon succulent qui me rafraîchit et marie
cependant depuis plusieurs siècles la prune et la pêche… Que
de sélections encore, de manipulations depuis le néolithique,
dans le monde animal, dans celui des ferments… pour boire notre vin, manger
notre pain… Je ne défends pas la thèse candide de Pangloss («
Tout est pour le mieux… »), ni celle d’un progrès indéfectible
par la science (comme au temps de Jules Verne)… mais il y a comme une injustice
quotidienne et banalisée envers la technique… porteuse justement de
tous les « Jours enfuis », porteuse de mémoire et fondamentalement
humaine… Sans l’art de fondre les cloches (l’art des saintiers… et l’on retrouve
« sin » dans tocsin), pas de sonnerie à Montréal
à la veille du 6 août… Hiroshima comme le plateau du Larzac en
ce moment sonnent une sorte de tocsin... Le monde des techniques ne peut-il
être interrogé différemment, au fil de l’histoire, du
temps, de la mémoire… autrement qu’entre la quenouille de la bergère
et l’arme de Terminator?… La terreur et la nostalgie ?
Mercredi, 06 août 2003
Ecran des villes, cahier des champs...
L’orage gronde, quelques grosses gouttes, le vent qui se lève… j’éteins
l’ordinateur si mal protégé –en zone rurale- de l’instabilité
électrique (j’en suis à mon troisième modem)… et remets
à plus tard l’écriture du «blog»… à moins
de l’écrire sur un cahier : sur papier, c’est plus coriace, plus rustique,
peut-être plus vivace que sur écran ; plus solide et moins volatil,
plus terre à terre et moins aérien…
Mardi, 05 août 2003
Cambouis...
Que suis-je venu faire dans cette galère ? Parti pour un livre d’images,
me voilà à réfléchir péniblement sur l’ordinateur,
sans être philosophe, ou sociologue, ou historien… Mon grand-père
A. était mécanicien, mécanicien de campagne… mais très
peu pédagogue. Résultat : nous avons déserté l’atelier…
Pour s’établir, l’école, mais pas l’établi… Ainsi beaucoup
d’ « instruisous » dans la famille, c’est à dire de travailleurs
tertiaires… (deux siècles ont suffi pour que les couches travailleuses
se donnent des ères)… Ainsi la technique refait surface comme un souvenir
d’enfance, avec des odeurs de moteurs, des fragrances de cambouis…
Lundi, 04 août 2003
...et puis engin, instrument...
Et encore, de source sûre et amicale, ces propos (féminins)
: « J’aurais préféré qu’il prenne une maîtresse,
je le verrais plus souvent… / M. Vu de Dos peut passer à table… »
Si l’ordinateur fait divorcer, c'est qu'un peu de ruse, ou beaucoup de calcul…
peuvent parfois l’investir : engin de guerre, instrument de démesure…
Je récapitule : marteau, outil, machinerie, engin, instrument…
Dimanche, 03 août 2003
Machinerie-outil...
Je rencontre H. presque chaque matin, sur le chemin de la boulangerie, quand
les effluves de pain frais remplissent la rue encore très calme… Je
lui donne des nouvelles de J. qui envoie des e-mails. « Attention à
vous, me dit-elle, avec cet Internet… Tiens, voilà ce qu’il me faudrait
pour trouver un homme… » Autre propos informatique, ce même jour,
avec S. qui tient une permanence de bibliothèque : « L’ordinateur
ne m’enthousiasme absolument pas, c’est juste pratique pour écrire,
enregistrer les entrées et sorties de livres… surtout pas pour communiquer.
Déjà le téléphone ne me convient guère,
il faut voir la personne pour lui parler… » Machinerie diabolique ou
bien simple outil ? Je retrouve la fable de La Fontaine un peu en rapport
avec ces remarques : Le Chameau et les bâtons flottants (livre 4, fable
10) Le premier qui vit un chameau S'enfuit à cet objet nouveau; Le
second approcha; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire.
L'accoutumance ainsi nous rend tout familier : Ce qui nous paraissait terrible
et singulier S'apprivoise avec notre vue Quand ce vient à la continue.
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet, On avait mis des gens au
guet, Qui voyant sur les eaux de loin certain objet, Ne purent s'empêcher
de dire Que c'était un puissant navire. Quelques moments après,
l'objet devint brûlot, Et puis nacelle, et puis ballot, Enfin bâtons
flottants sur l'onde. J'en sais beaucoup de par le monde A qui ceci conviendrait
bien: De loin, c'est quelque chose; et de près, ce n'est rien.
Mardi, 29 juillet 2003
Marteau...
Un commentaire de mon fait, j'essaie l'outil... et je suis étonné
de l'efficacité : mon ordinateur commencerait-il à ressembler
à cet outil modeste, outil de peu, abandonné sur l'établi,
toujours disponible, orphelin de père-inventeur... le marteau ? Je
me suis quand même déjà beaucoup tapé sur les doigts.
A la différence du marteau qui n'a pas d'inventeur, l'ordinateur semble
triturer sans déchets : pas d'éclats, de déchets de
taille, de ratures... d'archives finalement. Comment faire la généalogie
de la population "blogue" quand "Monblogue.com" disparaîtra ? A la différence
du "diariste", le "blogueur" peut-il s'écrier : "Cher cahier ?" Je
vais lire -l'enregistre au préalable- le long "blogue" de "Au fil
de l'eau"...
Dimanche, 27 juillet 2003
Brève...
Quelle différence entre un "blogueur" et un "diariste" ?
Samedi, 26 juillet 2003
Images quand même...
Je découvre qu'on peut aller visiter des images ailleurs : la connaissance
informatique procède par à-coups, par révélation...
mot religieux, comme ORDINATEUR : ordination, ordonné prêtre...
Cliquer donc : images...
Vendredi, 25 juillet 2003
Je déblogue
Le projet de "blogue" -continuer les images d'un même lieu par quelques
lignes d'écriture- tombe à l'eau : l'insertion d'images n'est
pas possible à partir d'un ordinateur Mac... Je change de rive, dérive,
ne quitte pas tout de suite ce curieux carrefour de la Propontide (où
Candide s'était retiré avec Cunégonde et Pangloss)...
Je viens d'entendre à la radio (France-Culture) quelques propos sur
l'Internet : nos sentiments, nos émotions "s'industrialisent"... c'est
vrai que dans ma précipitation, j'avais acheté le service payant
permettant l'hébergement d'images... mais n'en parlons plus. J'avais
commencé d'écrire ceci pour la première image : "Définir
un pays, suivre ses limites, deviner son arrière-pays... Depuis la
haute vallée de l’Ognon -où j’habite (France, Haute-Saône,
Vosges saônoises)- s’appréhendent un cœur et une couronne d’épines,
comme une passion entre les deux versants de la rivière séparant
deux mondes bien distincts. Le centre, c’est un plateau miroitant d’étangs,
coeur pastoral voué à l’herbe, à “la paix des pâtis
semés d’animaux”, à la fougère, à la bruyère...
A l’est, le pays se renfrogne en direction du ballon de Servance, la lisière
est plus accidentée, plus montagnarde et forestière... et on
se souvient que foris, à l’origine, c’est le dehors. Sur la rive gauche
de l’Ognon, entre les Rondes Planches et le mont Cornu, débouche la
Doue de L’Eau. Depuis la fontaine Marianne et jusqu’au Pont de Miellin, onze
kilomètres de course tumultueuse, que ravivent encore les affluences
de la goutte Radère, du ru de Derrière les Roches ou du Revers
aux Chiens. Le mot Doue (douve ?) semble dire l’étroitesse du ruisseau
de Miellin, l’escarpement des versants. On ne voit âme qui vive dans
ces parages d’ombre et d’écume, de ravins et de crêtes, de rochers
et d’eau courroucée... comme si une sauvagerie s’attardait encore dans
les renfoncements du paysage."
Jeudi, 24 juillet 2003
Blague à tabac, blogue à photos...
Blague à tabac, blogue à photos… Classement, inventaire de
quelques monceaux de diapositives, comme s’il fallait cette ordonnance et
cette connaissance du territoire immédiat et familier pour occuper
le temps sans angoisse… et si j’essayais le blogue comme boîte à
rangement, boîte à malice, boîte à lettres… ? Les
images que je vais tenter d’inscrire ici, au fil des jours, sont du même
endroit : un petit ruisseau, la Doue de l'Eau (France, Haute-Saône,
Vosges saônoises), quelques dizaines de mètres d’écueils
et de bouillons, avant que le ru ne rejoigne la haute vallée de l’Ognon.
A cet endroit, on a aussi perdu le ciel... et presque la lumière. Bout
du monde… mais qu’est-ce à dire, sur le Web ?