Technique



Mardi, 16 septembre 2003

Hybride...

Une nouvelle fois s’est levé le soleil, ce matin … et c’est encore un jour. Copernic et Galilée pourraient s’inquiéter de notre parole paresseuse, qui tarde à traduire la nature… comme l’Eglise a tardé à réhabiliter le grand hérétique (qui dut abjurer à genoux en 1633). Cet exemple montre notre installation (tranquille ?) à l’intérieur de compartiments : il y a la nature (domaine réservé aux scientifiques), la société et les pouvoirs qui organisent la collectivité (la politique)… et les discours (électrons libres aussi). Ce matin, je jurais que c’était bien moi qui me levais… Regardant du côté du levant, il y avait la forêt aux confins de la rousseur, dans le vent d’automne ; la sonnerie pieuse de l’angélus ; la radio que j’allume (encore un drôle de verbe pour la radio)… inventaire qui m’installe tout de guingois dans le matin du monde. Pour ne pas faire trop d’écarts, j’écarquille les yeux.

 

Lundi, 15 septembre 2003

La chaumière et le fléau...

Lefebvre des Noëttes, l’historien des techniques d’attelage et de sellage, pensait que les perfectionnements cavaliers étaient venus à bout de l’esclavage plus sûrement que la politique. Je retrouve cette idée… par-dessus les toits de mon village. Ainsi toute la seconde moitié du XIXe siècle est marquée, en France, par des campagnes contre le chaume. Aux Archives, je découvre trace de 25 autorisations, accordées pour ma commune en 1855, de réparer ou de reconstruire en chaume. Car beaucoup de charpentes et de murs ne pouvaient supporter une couverture en tuiles ou en laves ; le transport de ces matériaux s’avérait également très coûteux. En 1854, plusieurs milliers de paysans pauvres marchèrent sur Angers et il fallut l’intervention de la troupe... car le Préfet du Maine-et-Loir avait décrété trop brutalement le remplacement du chaume par la tuile ou l’ardoise. Prudence en Haute-Saône (peut-être à la suite de ces événements) : les commissaires cantonaux enquêtaient sur l’état du bâtiment et la fortune du propriétaire, donnaient ensuite leur avis à la Préfecture... En 1875, sur quelque 2000 maisons de mon canton (pour 10 000 habitants), 360 sont encore recouvertes de chaume. Et puis, au tournant des deux siècles, presque partout des couvertures de tuiles, sans que la Préfecture s’en soit mêlée. C’est que la chaumière était permise par le fléau, qui ne cassait pas la paille; la batteuse mécanique est arrivée… qui écrasa la paille… et jeta bas les toits de chaume. La technique plus sûrement que la politique, parfois…



Dimanche, 14 septembre 2003

Ne pas en croire ses yeux...


Nos yeux voient en ce moment les changements du paysage et la lumière de l’automne instille les journaux mélancoliques de septembre… Voir, regarder…La main prend, l’œil voit : à l’une le monde extérieur, à l’autre l’intériorité. Curieux jeu, commencé à l’âge « d’homo erectus », quand l’horizon plus lointain de la savane a remplacé l’arbre qui cachait le monde… Je viens de passer un dimanche à l’ombre, alors que la lumière inonde la campagne, que les champignons rosissent les prés, que les fougères reverdissent sur les talus… : plonger avec ma fille dans un problème de mathématique… 18 heures, la solution est toujours dans les limbes… mais il est encore temps de voir le soleil et je grimpe la colline à bicyclette. J’ai beau écarquiller les yeux, je ne vois aucune mathématique sur le plateau des « Guidons » ; comment faisait-il, Descartes, pour voir les paraboles, les cercles, les courbes… en affinité avec la nature ? Je viens bien de passer mon après-midi en intérieur, tourné sur moi-même ; enfin vers l’extérieur sur ma bicyclette… Mais l’étang, la ferme de la « Ferrasse », les vaches monbéliardes… sont maintenant en moi, prises au filet du regard… comme Descartes posait inversement sa pensée sur les formes du monde… Ce jeu de sablier entre le dedans et le dehors est fascinant… Ainsi la roue à rayons (comme celle de mon vélo) aurait précédé dans le temps de l’histoire la roue pleine (d’un char gaulois par exemple)…car il fallu penser d’abord la roue… pour l’apercevoir ensuite dans une rondelle de tronc d’arbre bien droit. De même concevoir l’araire avant de l’apercevoir dans quelque branche d’arbre biscornue…


Jeudi, 11 septembre 2003

Un petit cutteur...

Continuons de lire le journal de Henri Bouchau à la page du 11 septembre… Dernières lignes : «Comme Ernst Jünger l’a prévu, nous risquons d’aller vers la guerre de tous contre tous, dans un nihilisme croissant que cherche à nous masquer le progrès foudroyant mais immaîtrisé des techniques et la dictature de la Bourse sur des chimères de chiffres, de peurs et d’engouements. » Malgré la publication de La paix (en 1946), E. Jünger, l’auteur d’Orages d’acier, n’est peut-être pas la meilleure référence du pacifisme… mais le 11 septembre ne me paraît pas être, à la différence d’Hiroshima, dans le sillage d’un complot prométhéen de la technique. N’est-ce pas un petit cutteur qui a déclenché de si terrobles effets ? un petit cutteur alimenté bien sûr par l’irrationnel humain. Et le philosophe J. Baudrillard de préciser, dans le chapitre « Gadgets et robots » de son « Système des objets »(Gallimard, 1968) : « Nous sommes davantage sensibles à la perturbation de la relation humaine par l’intervention absurde et totalitaire de la technique, nous le sommes moins à la perturbation de l’évolution technique par l’intervention absurde et totalitaire de l’humain. » Phrase curieuse, mais à laquelle j’ai pensé en lisant la phrase du très beau journal : « Passage de la Bonne-Graine ». H. Bouchau commente ainsi le titre de son journal (1997-2001) : «Le mot "passage" fait penser à la vie, au transitoire, à l’éphémère dans lequel nous avons à vivre et à travailler. La "bonne graine" évoque la perpétuation de l’existence à travers la mort nécessaire du grain pour renaître et porter des fruits. » … Quelle chance… et je pense au nom de ma rue, « rue de l’Abattoir », difficile à écrire et encore plus dur à « poétiser ». Tiens, il était question, à la radio du matin, de fomenter un attentat poétique… en abandonnant dans un lieu public un livre de son choix. Au début de ma rue, « Rue de l’Abattoir », j’accrocherais bien « Passage de la Bonne-Graine ».



Jeudi, 11 septembre 2003

Le vélo, la brouette et l'avion...

« Depuis deux jours à Baumugnes. Tout à l’heure descendant de ma chambre j’entends dans l’escalier le bruit de la télévision et Françoise qui me crie quelque chose que je ne comprends pas… » C’est le début de la page datée 11 septembre 2001 du journal de Henry Bauchau, Passage de la Bonne-Graine (Actes Sud, 2002). Episodiquement, je tiens aussi un petit cahier du jour (manie d’un enseignant), que ce carnet informatique pourrait bien finir par remplacer… Chance, il y a une note datée aussi du 11 septembre dans mon cahier, que je recopie : « Remonter sur la bicyclette, retourner dans le paysage qu’un peu de froid et de nuages embuent… Arrêt aux « Guidons » (c’est un lieu-dit et quelques fermes isolées) pour converser avec E. G. (c’est la fermière toujours souriante) : une brouette et un vélo écoutent la réfection du monde… » Notes de carnet écrites pour déposer la joie de ce moment et de cette petite balade… dans l’ignorance complète de ce qui se tramait à peu près au même moment au-dessus de New-York. Le 11 septembre 2002, j’ai écrit ce passage : « Je revois ce matin –et c’est la deuxième fois (seulement) depuis un an- E. G. C’est elle qui me dit la surprise de ce curieux anniversaire… ; nous sommes cette fois devant une pharmacie, à Melisey. Il pleut par averses et nous évoquons le drame des inondations, le monde qui s’abîme, toujours… » Aujourd’hui, il pleut aussi par averses et les jardins exultent… Je crois que je n’ai pas revu E. G. cette année ; peut-être aujourd’hui, mais c’est peu probable : un temps à ne pas mettre un vélo dehors… et des élèves m’attendent à l’école. Dans ce jour noir, un vélo, une brouette et un grand sourire illuminent ma mémoire trouée…


Mardi, 09 septembre 2003

Images...

Panne de stylo, juste une poignée d'images... à voir sur "Images / Carnet d'images / Automne"...


Lundi, 08 septembre 2003

Météo...

Pas seulement les objets, mais encore la nature qui compose le paysage de notre âme… Ainsi la météo pénètre abondamment les pages de nos journaux, et peut-être plus encore l’automne : feuilles de cahiers, feuilles d’automne… J’aime cette évocation de la saison dans le Journal III, de Charles Juliet : « …Plaisir de marcher dans les feuilles qui jonchent le sol, et d’où monte une légère odeur de décomposition. Splendeur qui s’éteint en brûlant, automne, automne, saison mienne… Saison pour moi faite femme, regorgeant de fruits,d’offrandes, de cette riche et maternelle et déclinante lumière qui m’émeut, m’exalte et me déchire, me parle de ma mort, avive ma passion de la vie… Lumière où je déchiffre un drame. Lumière dont je ma saoule. Que j’amasse en moi abondamment avant qu’elle ne me livre au froid et à l’énigme de la nuit. »… La pluie retombe sur la France, doucement ici, sur les Vosges ; ciel brumisateur de l’automne déjà là…


Dimanche, 07 septembre 2003

Objets anciens, sujets modernes...

J’ai des amis en Roumanie, paysans de Bucovine ou du pays d’Oas, qui se demanderaient de quoi il retourne sur ces foirails livrés au marché de la « vieillerie » ; ils aspirent surtout aux objets fonctionnels et sont littéralement affamés de produits « modernes » et occidentaux… Je me suis rappelé parfois cette scène amazonienne, racontée par Lévi Strauss (dans « Tristes tropiques » sans doute) : un Indien s’est emparé du stylo et du calepin de l’ethnologue et le voilà brandissant ces objets au milieu des siens médusés, comme s’il pressentait la puissance symbolique de l’objet… Un objet est utile (les ustensiles, les machines…), un objet peut aussi réclamer les sentiments, la passion… du sujet. Curieux entremêlement de relations entre la vie et l’inanimé. « La technique, nous dit Bernard Stiegler, c’est la vie continuée par d’autres moyens que la vie. » Sujet, vie, objet…, sujet, verbe…et je retrouve cette question de grammaire et cette image (déjà évoquée) de Saint-Denis brandissant sa tête décapitée (un tableau de Léon Bonnat qu’on peut voir au Panthéon) : où est le sujet ? où est l’objet ?…


Samedi, 06 septembre 2003

Les vieilles choses et le père...

On ne s’est jamais tant « échiné », ce dernier été, sur les places de villages, le long des rues, à l’ombre des églises … pour étaler et vendre tout « un fouillis de vieilles vieilleries » : cela s’appelle justement « chiner ». Pas un dimanche sans un vide-grenier, une brocante à la ronde ; les amateurs de bric-à-brac sont légions, qui réveillent dès l’aube les bonnes gens (il ne faut pas manquer l’occasion rare). Ainsi vivons-nous en chinant un voyage dans le temps, dans les souvenirs d’enfance… Retrouver les parfums engageants du « vieux boudoir plein de roses fanées Où gît tout un fouillis de modes surannées …». Pendant ce temps, -retour au présent- les vieux mouraient plus nombreux sous l’étoile Canicule. A Paris, ces derniers jours, une soixantaine attendaient encore à la morgue une improbable famille. Rimbaud avait raison, c’est vers le buffet du vieux temps que nous allons, parce qu’il « a pris cet air si bon des vieilles gens ». En tout cas, il a l’air de nous parler bien autrement que Pépé : « O buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s’ouvrent lentement tes grandes portes noires. » (Le buffet, octobre 1870)


Samedi, 30 août 2003

Numérique et lettré...

Difficulté à poursuivre un carnet du jour sur le thème de l’environnement technique… Ce « blogue » n’était au départ qu’un essai…(et je pensais que le mot renvoyait à «blague»); je me suis amusé ensuite à transformer un peu l’essai, durant l’été… Découverte alors d’une communauté virtuelle et de cette manière étonnante de faire connaissance : l’écriture, après tout, n’est certainement pas moins révélatrice de nous-mêmes que l’apparence et la présence concrètes … En tout cas, et contrairement aux impressions plutôt négatives que j’avais de la rencontre virtuelle, beaucoup de journaux personnels expriment ici la générosité et témoignent d’une recherche de soi et d’autrui émouvante et inventive.… Entre le « blogueur » et son lecteur, il y a aussi cette aisance et cette liberté mentales qu’on éprouve habituellement dans la lecture, mais le personnage est également une personne réelle : « Lire, c’est aller à la rencontre de quelque chose qui va exister. » (I. Calvino) Le « blogueur » n’est plus seulement numérique, qui a des lettres…


Vendredi, 29 août 2003

La fournaise...

A la taillanderie de Nans-sous-Sainte-Anne (Doubs, France), on devenait forgeron après 10 années au moins de dur apprentissage quotidien (et les journées comptaient souvent 14 heures)… Une petite journée bien remplie suffit à la compréhension du langage basique d’Internet, m’assure un honnête « webmestre ». Quelques jours ici pour devenir technicien de l’informatique, quelque quinze années là pour façonner une faux (de marque « Philibert »)… Quelle sorte de différence peut séparer de tels savoirs, si différemment acquis ? séparer aussi les personnes qui les portent ? Le baragouin et la superbe de l’informatique me rappellent parfois la médecine de Molière (et dire que « baragouin » pourrait signifier « pain et vin » dans la bouche de pèlerins bretons d’autrefois). Remarque qui me renvoie à la curieuse parole du technicien qui me pilotait par téléphone quand j’ai installé pour la première fois Internet à la maison : « Vous avez maintenant le feu de Dieu chez vous ! » Comme la « fournaise » dans la maison du forgeron.



Mercredi, 20 août 2003

Vivre vite...

Journée passée aux « Archives départementales »… L’historienne Arlette Farge consacre un très beau petit livre au plaisir « d’aller aux archives », « dépouiller » les liasses de vieux documents… Il a pour titre : « Le goût de l’archive » (Seuil, 1989). Les gestes du lecteur « …s’accomplissent sans hâte, obligatoirement sans hâte ; on ne dira jamais assez à quel point le travail en archives est lent, et combien cette lenteur des mains et de l’esprit peut être créatrice. » (p. 71) J’éprouve effectivement ce plaisir d’étirer le temps dans la grande salle de lecture des Archives de Vesoul (le chef-lieu évoqué par la chanson de Jacques Brel)… Nouveauté depuis quelques années : les ordinateurs portables remplacent peu à peu le stylo et la feuille de papier, de cahier… mais j’ai vu, avant-hier, un curieux spectacle. Un couple de retraités adonné, comme la plupart des lecteurs en archives départementales, à la recherche généalogique ; le gros registre paroissial est posé sur un lutrin, Madame , assise à côté, tourne les pages à un rythme parfaitement régulier. Monsieur, en face, photographie chaque acte (appareil numérique sur trépied, déclencheur souple, petit ventilateur…) Quatre mille actes ainsi photographiés en quelque six heures de pose vraiment curieuse, qui rappelle le peintre et son modèle, le musicien et …(comment se nomme la personne qui surveille la partition ?). Les images numériques iront s’imprimer ensuite comme hérisson en bitume sur un disque… et la lecture n’aura toujours pas commencé, reportée sur écran, quelque jour à la maison… Le plus vite, le plus boulimique, si brillants soient-ils, ne sont pas encore tout… et j’aime cette lenteur du travail aux Archives : ne pas brusquer la durée, résister à cette espèce de synchronisation de la vie avec la vitesse… (Remarques accordées à la pensée de Zénon / voir son blogue du 16 août, Pieds et pneus, qui me rappelle cette phrase –auteur oublié- : « Pour imiter la marche, l’homme a inventé la roue qui ne ressemble pas à un pied. »)


Mardi, 12 août 2003


De l'énergie...

« Dans un monde de communication et d’information, le spectacle de l’énergie se fait rare. » note Jean Baudrillard (dans Le système des objets, un livre paru en 1968) Est-ce la raison pour laquelle la nature, qu’on avait peut-être cru maîtrisée totalement, nous intimide, nous inquiète à nouveau, avec ses tempêtes (26 décembre 1999 en France), ses vagues de chaleur… ?


Lundi, 11 août 2003

Songes et montagnes...

Petit poème de Philippe Jaccottet : « Poids des pierres, des pensées / Songes et montagnes / n’ont pas même balance / Nous habitons encore un autre monde / Peut-être l’intervalle. » Comment limiter nos techniques à cet intervalle ? La pyramide égyptienne est l’objet-montagne d’un monde solide et immuable ; le gadget, le truc, le machin… les objets-mentaux d’un monde volatil et changeant… Les objets vivent pratiquement, utilitairement (le tire-bouchon), symboliquement, imaginairement (le menhir, les strings du petit monde de Sophie...)… Classer les objets entre songes et montagnes, rêve et réel, pratique concrète et activité mentale… Quelle place tient l'ordinateur ?
 

Dimanche, 10 août 2003

Porte-plume...

Dans « Ce bel aujourd’hui » (un titre téméraire…mais paru en 1989), l’écrivain Jacques Lacarrière tente de marier Beauté et Modernité à travers un inventaire d’objets techniques… Le texte « Plastiques » se termine par ces lignes : « … matière presque inusable pour défier les effets du temps et faire de l’éphémère un simili de l’éternel. » Monde des techniques sans doute devenu plus implacable parce que inaltérable, affranchi du temps, séparé de la nature et de la vie… On peut encore visiter, dans mon village, un moulin à eau, mais la roue ne tourne plus en ce moment de sécheresse (le chômage des usines, la « fériation » ordinaire des moulins atteignait autrefois, en moyenne, la moitié de l’année) ; la plupart des touristes attribue cependant l’inactivité du moulin à sa vétusté, à son ancienneté : « Vieille machine devenue obsolète et vouée à la panne!» C’est oublier l’histoire, le temps où les techniques composaient avec la nature (et le meunier à mer de l’estuaire de la Rance vivait au rythme des marées et des lunaisons…) Le très beau livre de Lewis Mumford, «Technique et civilisation», (paru en 1950) appelle ce regard en profondeur … sur mon stylo-plume en plastique, par exemple, qui succède à mon porte-plume d’écolier, en bois et en métal, lequel avait réclamé le travail du bûcheron et du mineur, … un produit de la verte vallée enfumée par Germinal ; et avant la Sergent-Major trônait dans l’encrier la plume d’oie, avec ses relans d’artisanat et de cour de ferme… Ainsi replacée au cœur du temps et de l’histoire, la technique quitte la cour des miracles pour celle des hommes.

 

Vendredi, 08 août 2003


Camiordinateur...

Je viens de lire quelques « blogues récents », et leurs auteurs tous manipulent l’ordinateur, dernier-né d’une longue liste d’objets techniques… Haro cependant sur les techniques, sur la science, sur la technoscience… jusqu’au camion (avec lequel sans doute n’a pas joué notre « blogueur » quand il était enfant) qui salit son conducteur et fait jaillir cette insulte : « Gros con de camionneur ! » Pratique, l’ordinateur ne semble pas avoir de pilote responsable…, et l’écrivain contemporain Michel Serres de nous proposer cette image époustouflante (dans Hominescence / éd. Le Pommier, 2001) : l’ordinateur tout bourré de mémoire est comme la tête que Saint-Denis décapité brandit devant ses bourreaux… Objet, sujet : où passe la frontière ? La querelle des OGM donne également un curieux goût au brugnon succulent qui me rafraîchit et marie cependant depuis plusieurs siècles la prune et la pêche… Que de sélections encore, de manipulations depuis le néolithique, dans le monde animal, dans celui des ferments… pour boire notre vin, manger notre pain… Je ne défends pas la thèse candide de Pangloss (« Tout est pour le mieux… »), ni celle d’un progrès indéfectible par la science (comme au temps de Jules Verne)… mais il y a comme une injustice quotidienne et banalisée envers la technique… porteuse justement de tous les « Jours enfuis », porteuse de mémoire et fondamentalement humaine… Sans l’art de fondre les cloches (l’art des saintiers… et l’on retrouve « sin » dans tocsin), pas de sonnerie à Montréal à la veille du 6 août… Hiroshima comme le plateau du Larzac en ce moment sonnent une sorte de tocsin... Le monde des techniques ne peut-il être interrogé différemment, au fil de l’histoire, du temps, de la mémoire… autrement qu’entre la quenouille de la bergère et l’arme de Terminator?… La terreur et la nostalgie ?



Mercredi, 06 août 2003


Ecran des villes, cahier des champs...

L’orage gronde, quelques grosses gouttes, le vent qui se lève… j’éteins l’ordinateur si mal protégé –en zone rurale- de l’instabilité électrique (j’en suis à mon troisième modem)… et remets à plus tard l’écriture du «blog»… à moins de l’écrire sur un cahier : sur papier, c’est plus coriace, plus rustique, peut-être plus vivace que sur écran ; plus solide et moins volatil, plus terre à terre et moins aérien…



Mardi, 05 août 2003

Cambouis...

Que suis-je venu faire dans cette galère ? Parti pour un livre d’images, me voilà à réfléchir péniblement sur l’ordinateur, sans être philosophe, ou sociologue, ou historien… Mon grand-père A. était mécanicien, mécanicien de campagne… mais très peu pédagogue. Résultat : nous avons déserté l’atelier… Pour s’établir, l’école, mais pas l’établi… Ainsi beaucoup d’ « instruisous » dans la famille, c’est à dire de travailleurs tertiaires… (deux siècles ont suffi pour que les couches travailleuses se donnent des ères)… Ainsi la technique refait surface comme un souvenir d’enfance, avec des odeurs de moteurs, des fragrances de cambouis…
 

Lundi, 04 août 2003

...et puis engin, instrument...

Et encore, de source sûre et amicale, ces propos (féminins) : « J’aurais préféré qu’il prenne une maîtresse, je le verrais plus souvent… / M. Vu de Dos peut passer à table… » Si l’ordinateur fait divorcer, c'est qu'un peu de ruse, ou beaucoup de calcul… peuvent parfois l’investir : engin de guerre, instrument de démesure… Je récapitule : marteau, outil, machinerie, engin, instrument…



Dimanche, 03 août 2003

Machinerie-outil...

Je rencontre H. presque chaque matin, sur le chemin de la boulangerie, quand les effluves de pain frais remplissent la rue encore très calme… Je lui donne des nouvelles de J. qui envoie des e-mails. « Attention à vous, me dit-elle, avec cet Internet… Tiens, voilà ce qu’il me faudrait pour trouver un homme… » Autre propos informatique, ce même jour, avec S. qui tient une permanence de bibliothèque : « L’ordinateur ne m’enthousiasme absolument pas, c’est juste pratique pour écrire, enregistrer les entrées et sorties de livres… surtout pas pour communiquer. Déjà le téléphone ne me convient guère, il faut voir la personne pour lui parler… » Machinerie diabolique ou bien simple outil ? Je retrouve la fable de La Fontaine un peu en rapport avec ces remarques : Le Chameau et les bâtons flottants (livre 4, fable 10) Le premier qui vit un chameau S'enfuit à cet objet nouveau; Le second approcha; le troisième osa faire Un licou pour le dromadaire. L'accoutumance ainsi nous rend tout familier : Ce qui nous paraissait terrible et singulier S'apprivoise avec notre vue Quand ce vient à la continue. Et puisque nous voici tombés sur ce sujet, On avait mis des gens au guet, Qui voyant sur les eaux de loin certain objet, Ne purent s'empêcher de dire Que c'était un puissant navire. Quelques moments après, l'objet devint brûlot, Et puis nacelle, et puis ballot, Enfin bâtons flottants sur l'onde. J'en sais beaucoup de par le monde A qui ceci conviendrait bien: De loin, c'est quelque chose; et de près, ce n'est rien.



Mardi, 29 juillet 2003

Marteau...

Un commentaire de mon fait, j'essaie l'outil... et je suis étonné de l'efficacité : mon ordinateur commencerait-il à ressembler à cet outil modeste, outil de peu, abandonné sur l'établi, toujours disponible, orphelin de père-inventeur... le marteau ? Je me suis quand même déjà beaucoup tapé sur les doigts. A la différence du marteau qui n'a pas d'inventeur, l'ordinateur semble triturer sans déchets : pas d'éclats, de déchets de taille, de ratures... d'archives finalement. Comment faire la généalogie de la population "blogue" quand "Monblogue.com" disparaîtra ? A la différence du "diariste", le "blogueur" peut-il s'écrier : "Cher cahier ?" Je vais lire -l'enregistre au préalable- le long "blogue" de "Au fil de l'eau"...



Dimanche, 27 juillet 2003

Brève...

Quelle différence entre un "blogueur" et un "diariste" ?



Samedi, 26 juillet 2003

Images quand même...

Je découvre qu'on peut aller visiter des images ailleurs : la connaissance informatique procède par à-coups, par révélation... mot religieux, comme ORDINATEUR : ordination, ordonné prêtre... Cliquer donc : images...


Vendredi, 25 juillet 2003

Je déblogue

Le projet de "blogue" -continuer les images d'un même lieu par quelques lignes d'écriture- tombe à l'eau : l'insertion d'images n'est pas possible à partir d'un ordinateur Mac... Je change de rive, dérive, ne quitte pas tout de suite ce curieux carrefour de la Propontide (où Candide s'était retiré avec Cunégonde et Pangloss)... Je viens d'entendre à la radio (France-Culture) quelques propos sur l'Internet : nos sentiments, nos émotions "s'industrialisent"... c'est vrai que dans ma précipitation, j'avais acheté le service payant permettant l'hébergement d'images... mais n'en parlons plus. J'avais commencé d'écrire ceci pour la première image : "Définir un pays, suivre ses limites, deviner son arrière-pays... Depuis la haute vallée de l’Ognon -où j’habite (France, Haute-Saône, Vosges saônoises)- s’appréhendent un cœur et une couronne d’épines, comme une passion entre les deux versants de la rivière séparant deux mondes bien distincts. Le centre, c’est un plateau miroitant d’étangs, coeur pastoral voué à l’herbe, à “la paix des pâtis semés d’animaux”, à la fougère, à la bruyère... A l’est, le pays se renfrogne en direction du ballon de Servance, la lisière est plus accidentée, plus montagnarde et forestière... et on se souvient que foris, à l’origine, c’est le dehors. Sur la rive gauche de l’Ognon, entre les Rondes Planches et le mont Cornu, débouche la Doue de L’Eau. Depuis la fontaine Marianne et jusqu’au Pont de Miellin, onze kilomètres de course tumultueuse, que ravivent encore les affluences de la goutte Radère, du ru de Derrière les Roches ou du Revers aux Chiens. Le mot Doue (douve ?) semble dire l’étroitesse du ruisseau de Miellin, l’escarpement des versants. On ne voit âme qui vive dans ces parages d’ombre et d’écume, de ravins et de crêtes, de rochers et d’eau courroucée... comme si une sauvagerie s’attardait encore dans les renfoncements du paysage."



Jeudi, 24 juillet 2003

Blague à tabac, blogue à photos...

Blague à tabac, blogue à photos… Classement, inventaire de quelques monceaux de diapositives, comme s’il fallait cette ordonnance et cette connaissance du territoire immédiat et familier pour occuper le temps sans angoisse… et si j’essayais le blogue comme boîte à rangement, boîte à malice, boîte à lettres… ? Les images que je vais tenter d’inscrire ici, au fil des jours, sont du même endroit : un petit ruisseau, la Doue de l'Eau (France, Haute-Saône, Vosges saônoises), quelques dizaines de mètres d’écueils et de bouillons, avant que le ru ne rejoigne la haute vallée de l’Ognon. A cet endroit, on a aussi perdu le ciel... et presque la lumière. Bout du monde… mais qu’est-ce à dire, sur le Web ?    

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